juin 10, 2013
quantique
Commentaires fermés

L’origine du Langage par Yasmina Veillon

Nous baignons dans le langage. Se poser la question du langage, c’est déjà y recourir. La théorie qui voulait que le langage soit notre seule porte d’entrée sur le monde a perdu de sa prégnance, il n’en reste pas moins que son étude est riche d’accès. Processus biologique, processus syntaxique, processus de parole, ect. Le langage est un objet-tiroir, mais c’est aussi un enjeu ; penser son fonctionnement, ses effets ou ses origines, c’est aussi – et peut-être surtout – penser le monde. Il nous sera donc nécessaire, au cours de cette chronique, de revenir sur les visions du monde qui ont accompagnés certaines théories du langage. Cela, nous le ferons notamment en abordant les liens entre pensée, culture et langage. Nous l’aborderons aussi à travers un exemple plus situé, celui du langage du poète dans le XIXe siècle finissant. Mais avant cela, ce sont les origines et le fonctionnement biologique du langage qui vont nous intéresser. L’étude de ces derniers aspects a quelque chose de déroutant. Elle nous fait passer en un clin d’oeil de la preuve à l’hypothèse sans réponse. Bien plus, une chose est à peine affirmée, qu’elle pose une nouvelle question. Cela s’explique du fait de la jeunesse des disciplines qui en ont fait leur objet, les sciences cognitives, les sciences de la préhistoire, différentes branches de la psychologie, de la biologie, et de la linguistique. Cela se comprend aussi en raison des médiations, temporelles ou physiques, qui supposent son appréhension. Aller vers le langage suppose de faire des détours, en l’occurrence par l’histoire, les IRM ou la grammaire. Notre programme est donc un itinéraire de découverte. Le challenge est d’en savoir plus, mais surtout de s’initier aux questions que soulève cette faculté. Sa localisation interdisciplinaire est un atout comme un inconvénient. Atout de complexité et de complétude, nous nous pencherons avec lui sur de nombreux tiroirs. Mais de ceux-ci, nous serons réduit à ne tracer que les grandes lignes, sans quoi nous nous perdrions dans des débats internes aux disciplines, qui nous embrouilleraient surement, sans nous avancer vraiment.

En ces termes, nous pouvons commencer notre parcours. Il nous mène aujourd’hui en des temps reculés, chez les premiers hominidés. Quoi de mieux que les origines du langage pour s’engager dans ce riche sujet.

 

Singes et langage

 

Lorsqu’en 1871 Darwin publia son fameux The Descent of Man, dans lequel on lu la filiation de l’homme et du singe, ce fut un véritable tollé. Les caricaturistes se firent une joie de le représenter mi-homme mi-singe, de le « singer »,  se faisant  ainsi l’écho de l’opinion générale. Ces réactions étaient proportionnelles à ce qui était alors en jeu : la spécificité, et surtout l’honneur de l’homme. Non seulement Darwin brouillait une frontière, mais il plaçait l’homme au rang de l’animal, considéré comme le lieu des pulsions, l’antithèse de l’idéal de l’homme civilisé.

Se poser la question des origines de l’homme, et en ce qui nous concerne du langage, c’est avant toute chose se pencher sur cette frontière. Nous savons aujourd’hui que le monde animal est bien plus qu’un monde de pulsion, et qu’il n’est pas un, sinon des mondes. Nous savons aussi que l’homme ne descend pas du singe, que les grands singes (gorille, gibbon, chimpanzé, orang-outan) sont de lointains cousins.

 

Robert Yerkes, psychologue américain, fut le premier à se demander si les singes avaient des représentations mentales, au début du XXe siècle. Il s’opposait alors au courant de psychologie behavioriste, fondé par John Broadus Watson, pour lequel les comportements étaient appris, et résultaient de l’enregistrement de réactions propices à des stimulis extérieurs. En d’autre termes, l’intérieur animal ou humain serait une tabula rasa sur laquelle viendraient se graver – une fois pour toute – le comportement à adopter face à certaines circonstances.

L’étude du comportement animal augmenta tout au long du siècle, notamment avec l’éthologie. Concernant le langage, plusieurs expériences furent faites pour savoir si les singes pouvaient apprendre à parler. Le couple Kellog, sur le point d’avoir un enfant, décida d’adopter un singe nouveau-né pour l’élever lui, et voir ainsi s’ils pourraient tous deux parvenir au langage. Le petit humain Donald et le petit chimpanzé Gua devinrent de bons copains, ils apprirent au même rythme à jouer, s’habiller, tenir une fourchette.  Il n’y eu qu’un point sur lequel Donald prit l’avantage : la parole. Toutes les expériences amenèrent les mêmes conclusions : les chimpanzés peuvent apprendre des mots et des chiffres, en lange des signes, mais ils ne peuvent pas fournir une expression plus complexe, ni se détacher du contexte.

Cependant, la réponse à la question de Robert Yerkes est oui, les singes ont des représentations mentales. Jean-Louis Dessalles, chercheur en intelligence artificielle et spécialiste du langage, nous rapporte pour affirmer cela, que les singes vervets évaluent les différents cris qu’ils émettent, en fonction de ce qu’ils veulent annoncer. Cela veut dire qu’ils n’ont pas un panel de réponses fixes pour chaque cris, comme l’aurait voulu le behaviorisme. Chaque cris renvoie bien a une situation précise (là, il y a un jaguar) mais les données du contexte sont aussi prises en compte, chaque cris est toujours nouveau, car il se réalise dans un contexte particulier, que le singe vervet analyse. Jean-Louis Dessalles et Jean-Pierre Dortier, autre spécialiste du langage, s’accordent pour dire qu’il ne faut pas voir l’absence de langage comme un manque pour les singes, et plus généralement les animaux. Oiseaux, chevaux, singes, chiens, hommes, chacun son univers de sens. Le langage est simplement une spécificité des humains, comme la trompe pour les éléphants…

 

Origines anatomiques du langage

 

Le premier moyen de se pencher sur la question des origines du langage est  de passer par l’anatomie. Plusieurs facteurs rentrent en compte : le larynx, l’os hyoïde (os entre le larynx et la partie antérieure du cou), et dans le cerveau, le lobe frontal, l’aire de Broca et l’aire de Wernicke.

Le larynx est ce qui permet l’articulation et la production sonore. Il est trop reculé chez les singes pour que ceux-ci puissent articuler. Les recherches en paléoanthropologie montrèrent dans un premier temps que seul le larynx d’Homo Sapiens, notre ancêtre direct apparu il y a 150 000 ans, permettait l’articulation du langage. Cela congruait alors avec d’autres hypothèses que nous verrons plus loin. Il fut ensuite découvert que l’os hyoïde d’Homo Neandertalis (-350 000 à – 30 000 ans), était situé de telle sorte qu’il aurait pu parler lui aussi. Les dernières recherches ont montré qu’Homo Erectus (- 1,9 millions à -0,5 millions d’années) avait lui un larynx similaire à celui d’un enfant de six ans (le larynx du nouveau-né est trop serré, il s’élargie pendant la croissance). Ce qui laisse penser qu’il aurait aussi pu jusqu’à un certain point articuler.

Cela va dans le sens des recherches en biologie évolutionniste, qui montrent que le lobe frontal s’est développé depuis 2,5 millions d’années. Le lobe frontal s’occupe dans les grandes lignes du raisonnement abstrait, de la planification, et du langage. L’aire de Broca se situe dans le lobe frontal, elle s’occupe de l’aspect parler, de la production du langage. Elle serait présente chez Homo Habilis, il y 2,6 millions d’années. L’aire de Wernicke se situe dans le lobe temporal gauche. Elle s’occupe de l’aspect comprendre, du traitement des paroles entendues. Elle est plus ancienne.

Cette perspective anatomique n’est cependant pas suffisante. Elle montre qu’il y des raisons de penser que le langage était présent grosso modo il y 2 millions d’années, mais ne nous en dit pas plus sur les raisons de son apparition. Là, Jean-Louis Dessalles nous met en garde contre les explications panglossiennes  de type : le langage est un moyen bien efficace de raconter des histoires (M. Turner), de négocier (S. Pinker et P. Bloom), de maintenir les relations sociales (R. Dunbar), de repérer les menteurs (J-L. Dessalles), donc nous avons le langage.

 

Pourquoi le langage est-il apparu ?

 

Cette question est piquante. Le sujet était en vogue au XIXe siècle, et donnait lieu à tellement d’inepties et de théories abracadabrantesques, que la Société de linguistique de Paris interdit en 1866 toute recherche et publication au sujet des origines du langage. Il fut mis de côté pendant un certain temps, jusqu’à revenir sur le devant de la scène dans les années 50-60. Je retracerai la thèse principale à ce moment-là, puis celle de Jean-Pierre Dortier.

La première vision était celle de l’homo faber, l’homme artisan. Grâce à la descente des arbres et à l’acquisition de la bipédie, l’homme en germe s’était libéré les mains, ouvrant ainsi la voie aux outils, et donc à l’organisation collective, et donc au langage, et donc au raisonnement abstrait. Je force volontairement les traits, mais malgré des débats d’articulation entre les termes, l’idée d’ensemble donnait bien à l’outil le primat sur le reste. Il donnait aussi au langage le primat sur l’intelligence. De plus, comme je l’évoquais plus haut, l’apparition du langage était située il y a environ 40 000 ans, c’est-à-dire lors de l’entrée d’Homo Sapiens en Europe, et avec l’art pariétal (envisagé comme la naissance de l’art, et donc de la pensée symbolique).

L’on sent pointer quelques idéologies derrière, mais l’on voit aussi que cette apparition semble se dérouler petit à petit, faire son bonhomme de chemin graduellement. Or, on sait désormais que l’évolution n’est pas un processus linéaire, mais buissonnant. Cela veut dire que les espèces apparentées se transforment et dérivent bien les unes des autres, mais qu’elles coexistent, et ne passent pas forcement de l’une à l’autre, comme le voudrait un schéma linéaire. Il en est de même pour les processus évolutifs, qui ne développent pas petit à petit, sinon par phases. Par ailleurs, si les découvertes anatomiques, comme nous l’avons vu, font supposer le présence du langage bien avant Homo Sapiens, il en est de même pour l’art, que l’on place désormais il y a 1 millions d’années.

C’est à partir de ces données que Jean-Pierre Dortier formule sa thèse. La première hypothèse est que l’apparition des silex taillés, il y a 2,6 millions d’années, prouve la présence chez leurs fabricants de capacités de représentation, parce que pour tailler une pierre, il faut anticiper le résultat obtenu. C’est le point principal de sa thèse, la représentation (qu’il appelle « idée ») est la faculté nécessaire à la réalisation des outils. Contrairement à la thèse de l’homo faber, elle n’est pas la conséquence de l’outil, elle lui préexiste, elle est nécessaire à sa réalisation. C’est par ailleurs ce qui distingue les facultés humaines de celles des singes. En effet, la particularité des idées réside dans ce qu’elles permettent de s’extraire du présent, du contexte immédiat. Cela se vérifie sans conteste avec les bifaces, apparus il y a 1 millions d’années, qui sont des pierres taillées en forme d’amande. Non seulement leur taille répond à un schéma étudié, mais elles sont souvent réalisées dans des matériaux qui n’étaient pas présent là où on a retrouvé des traces de leurs fabricants. Cela veut donc dire que la pierre avait été pensée par avance, mais aussi son matériau,  et le trajet pour y accéder.

Selon lui, c’est de cette capacité à émettre des idées que provient le langage, et là encore, pas le contraire. En effet, comme nous aurons l’occasion d’y revenir lors d’un prochain article, une thèse a eu cours, et a encore cours, selon laquelle la pensée serait le résultat du langage.

Les termes de représentation et d’idée étant vagues et sujets à de multiples définitions, voici la sienne :

« L’idée peut être une simple image mentale (distincte de l’image perçue par les yeux), un souvenir (distinct de la simple reconnaissance), un mot (distinct du simple signal), un concept abstrait (distinct des catégories perceptives), une « illumination » (distincte de la résolution pratique d’un problème). »

(2004, p. 139)

La distinction qu’il effectue renvoie à cette capacité d’extraction du présent, de formulation hors-sol. Ce pourquoi il ajoute :

« Cette aptitude à produire des représentations mentales particulières serait le propre de la cognition humaine. »

(ibid.)

 

Comment le langage est-il apparu ?

 

Pour Michael Corballis, psychologue, la plus ancienne forme de langage serait gestuelle. Pour  Merlin Donald, psychologue et neuroscientifique cognitif, elle serait mimétique, procéderait par imitation des bruits animaux et naturels. Cependant l’hypothèse la plus adoptée est celle du protolangage, développée par le linguiste Derek Bickerton. Tous s’accordent pour une apparition avec Homo Erectus, il a 2 millions d’années. Le protolangage renvoie à une caractéristique inhérente du langage, celle de mettre un sens sur un son. Ce sens est conventionnel, tous les français savent que le mot arbre renvoie à cet élément végétal constitutif de la forêt.  Le protolangage serait donc constitué de mots dotés de sens pour le groupe de personnes le parlant. Si ce type de langage est appelé protolangage, c’est que le langage a une deuxième caractéristique, qui est celle d’organiser les mots selon une grammaire. Reste donc à savoir pourquoi  le protolangage est-il devenu langage. Cette question est amplement débattue depuis la thèse de Bickerton, formulée en 1990. L’hypothèse de Jean-Louis Dessalles est que ce changement s’est effectué en raison d’une nécessité à argumenter, ce que le protolangage ne permet pas. C’est la raison pour laquelle il adopte l’explication politique, le langage est apparu pour repérer les menteurs. Il y a deux problèmes avec les recherches sur ce sujet. Le premier est qu’elles s’expriment dans un langage mathématico-linguistique complètement hermétique. Le second est que chaque explication met le primat sur un aspect, et qu’alors non seulement on se dit : bien, mais pourquoi pas autre chose ? Mais en plus, on a rapidement l’impression que ce n’est justement qu’un aspect, et qu’il est difficile de réduire le langage a cela. C’est enfin la raison pour laquelle la thèse de Jean-Pierre Dortier, plus large, semble plus réaliste, bien qu’elle ne dise rien des raisons de ce passage.

 

La question des origines du langage pose en filigrane la question des liens entre le naturel et le culturel. Le langage est une aptitude physique et biologique innée, qui ne peut se développer que par l’apprentissage, et qui se fonde sur une convention de sens, culturel lui aussi. Edgar Morin a le premier avancé l’idée –nommée plus tard – de coévolution. Il nous disait en 1973, dans Paradigme perdu, la nature humaine, que le processus complexe d’hominisation avait amené la nature biologique de l’homme à s’ouvrir à la culture, et la culture à prendre en compte les contraintes biologiques en son sein. Cette idée a été reprise, et notamment pour le langage, parce qu’elle permet de dépasser la dichotomie du langage disposition innée versus langage apprentissage culturel.  Pour Terrence W. Deacon, il y a eu coévolution cerveau-langage. L’augmentation de la taille du cerveau (600 cm3 il y 2,6 millions d’années ; 1500 cm3 chez Homo Sapiens) aurait permis le langage, qui lui-même aurait créé une nouvelle niche écologique, la culture. En se complexifiant, celle-ci aurait complexifié en retour le cerveau. Là encore la thèse est large, mais elle intéressante en ce qu’elle pose la question d’une autre manière, quand les questions en terme de nature/culture ont prouvé qu’elles n’offraient plus aucune réponse, si ce n’est prendre position au détriment de l’autre.

 

 

Notre aperçu s’arrête la.

 

Pour cet article, je me suis appuyé sur des documentaires :

Bernard Fabre, Les origines du langage, Crescendo Film, 2008.

Jean-Pierre Mirouze, Images et sciences du langage, Movimento Production, 2001.

 

Ainsi que sur les ouvrages suivants :

Jean-Louis Dessalles, Aux origines du langage, une histoire naturelle de la parole, Paris, Hermes Sciences Publications, 2000.

Jean-François Dortier, L’homme, cet étrange animal… Aux origines du langage, de la culture et de la pensée, Auxerre, Editions Sciences Humaines, 2004.

Steven Pinker, L’instinct du langage, Paris, Editions Odile Jacob, 1999.

 

Pour celles et ceux qui voudrait approfondir la question, je recommande les bouquins, plus à jour. Ceux de Jean-Louis Dessalles et Steven Pinker sont du côté de l’évolution biologique, mais ils sont plutôt accessibles, et Steven Pinker est drôle. Celui de Jean-François Dortier est plus large, mais très renseigné et pédagogique.

 

Pour celles et ceux qui préfèrent internet, les sites http://hominides.com  et http://lecerveau.mcgill.ca  sont très bien.

 

Je vous retrouve le mois prochain, nous creuserons les liens entre langage et cerveau, et aborderons leur développement chez l’enfa